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Parler d'interruption de grossesse provoquée ...

Dernière mise à jour : 25 août



Voilà maintenant, deux ans et demi que j'ai choisi d'interrompre une grossesse pour la seconde fois dans ma vie. Cette décision est à l'origine de Tisseuse de Soi et de manière induite d'un profond intérêt pour la question de l'avortement. Un intérêt qui revêt de multiples facettes et qui me pousse à questionner tout l'univers de l'interruption volontaire de grossesse, notamment la manière dont nous en parlons ou n'en parlons pas ...


Sémantique


Vous devez surement avoir déjà remarqué que depuis le début de cet article, j'ai utilisé 3 expressions différentes pour parler de ce qu'on nomme de manière assez froide IVG : interruption volontaire de grossesse, avortement, interruption de grossesse provoquée…


Depuis le début de mon cheminement, j'oscille souvent d'une expression à l'autre, je tâtonne, j'essaie, je m'adapte…


De manière très concrète, voilà mon ressenti quant à ces mots :


  • Avortement, sonne à l'oreille de manière assez dure, et en même temps, il est un mot simple qui désigne la fin d'une grossesse avant son terme.

Avorter vient du latin abortare, qui dérive du mot aborior (disparaitre, mourir, mourir avant de naitre, avorter), lui-même dérivé de orior (naitre) auquel a été ajouté le préfixe ab-.

  • Interruption volontaire de grossesse est un groupe nominal assez long, qui a été réduit en sigle : IVG.

Lors de ma formation à l'accompagnement à l'interruption de grossesse, j'ai été amené à questionner l'utilisation du mot volontaire.


Une interruption de grossesse qui a été choisie et décidée par la personne enceinte doit impérativement être volontaire, ce mot met donc l'accent sur le droit de choisir. Après de nombreuses réflexions, j'en suis arrivé à penser ceci : ce mot donne à l'expression interruption volontaire de grossesse, une dimension humaine voir émotionnel. Cette caractéristique pourrait donc contribuer à humaniser cet acte qui est aujourd'hui réduit à sa stricte dimension médicale et mécanique. Toutefois, est-il vraiment nécessaire de préciser qu'une interruption de grossesse est volontaire ? Ne devrait-elle pas essentiellement l'être ?


Nous pouvons aussi nous demander, si volontaire permet de distinguer ce type d'interruption de grossesse de celles qui sont spontanées, dite fausse-couche ou des interruptions de grossesse médicales ?


Par ailleurs, l'utilisation du mot volontaire ne participe-t-elle pas de l'invisibilisation de la coercition reproductive et donc des pressions faites aux personnes pouvant être enceinte ? Dans un contexte de coercition reproductive ou en présence d’un système de croyances fortes (religieuses, spirituelles, sociales, culturelels ...), les personnes peuvent se trouver dépossédées de leur choix.

La coercition reproductive réfère à des comportements de contrôle ou de force commis dans le but d’interférer ou d’orienter la trajectoire contraceptive et reproductive de l’autre partenaire. Plusieurs situations existent : - Ne pas être libre de choisir son moyen de contraception, subir des pressions pour l'utilisation de tel ou tel moyen de contraception, son partenaire retire le préservatif sans consentement ou encore cacher son moyen de contraception pour que son partenaire ne la découvre pas. - Être contraint·e de poursuivre une grossesse non désirée ou subir des pressions de son partenaire pour avoir un enfant. - Être contraint·e de stopper une grossesse contre son gré.


Enfin, dans les pays où l'avortement est légiféré ou dépénalisé, il est validé que cet acte suit une prise de décision. Toutefois, cette décision et le processus qui l'accompagne ne sont pas nécessairement toujours arrêtés et très clairs. Il se peut, que la décision d'interrompre une grossesse soit prise au vu de situations de vies qui ne permettent pas de poursuivre cette grossesse et la personne peut ne pas le vivre comme un acte profondément volontaire, cela peut être le résultat de choix déchirants. Il me semble essentiel d'aborder ici ce point, car simplifier à l'extrême le processus de décision n'est pas représentatif de la variété des situations. Le sentiment d'ambivalence pouvant être présent lors du processus de décision peut amener de nombreuses nuances à ces situations.


Le fait de catégoriser les IMG, IVG, IGS (qui bien sur présentent des réalirés différentes) peut contribuer à l'émission de jugement voir influer sur un capital sympathie. Attention ici, je fais bien sûr le distinguo entre une personne qui vivra une interruption de grossesse spontanée alors qu'elle était déjà dans un processus de maternité, d'une personne qui, même si le choix est dur, décide d'interrompre une grossesse. Mais si nous nuançons, prenons l'exemple d'une personne qui choisit d'interrompre une grossesse pour trisomie 21 (raison médicale « acceptée » en France), c'est finalement le même geste médical, mais ça n'impliquerait pas la même prise en charge sociale et émotionnelle sur le terrain.

  • Interruption de grossesse provoquée, est un choix de mots qui a l'avantage de rester stricto sensus.

Je penche personnellement plus pour l'utilisation de cette dernière expression, bien que IVG étant très largement admis et utilisé, l'utilisé permet une compréhension rapide et claire. Je pense tout de même qu'il est important de questionner les mots tant leur pouvoir et leur porté sont importants.

Allons voir dans d'autre pays


Dans les pays anglophones, avortement se dit abortion (de la même racine latine) et une interruption de grossesse spontanée ce dit miscarriage. En anglais, le terme fausse couche est composé de deux mots : mis - , signifiant « par erreur, à tort ou mal » et -carriage, un « moyen de transport ». En France, comme dans le monde Anglophone, il serait bon de revoir l'utilisation de ces expressions porteuse très négatives. Dernièrement sur mon compte Instagram, je suis tombée sur un post de Marie Tatashinesmama qui disait ceci :


Parler de FAUSSE couche revient à dire qu’elle n’était pas VRAIE. Peu importe le stade de leur grossesse, ces mères ont porté la vie, elles ont le droit de se sentir endeuillées. Trop souvent banalisé avec des phrases toutes faites : « ça arrive à beaucoup de femmes », « il était vraiment très petit », « vaut mieux maintenant que plus tard »… RIEN ne consolera ces mères, autant accueillir leurs larmes en ayant conscience que tout a existé.

Bien que je sois ici pour parler de l'avortement, il me semble important d'apporter une vue d'ensemble sur l'utilisation de mots qui touchent au sujet de l'interruption de grossesse, tout court, qu'elle soit provoquée, spontanée ou médicale.


En Espagne, on utilise le mot aborto pour parler des deux : les interruptions de grossesse provoquée et spontanée. Cela permet de ne pas stigmatiser immédiatement les personnes.


Je souhaitais commencer cet article en posant des bases pour réfléchir à notre langage, ce qui est une démarche purement sémantique, mais parler d'interruption de grossesse provoquée, est quelque chose de complexe dans le choix des mots, mais c'est loin d'être la seule problématique ...


Parler des vécus pour lutter contre le silence


Dernièrement, je lisais le livre Avorté de Pauline Harmange (un livre très bien écrit à la justesse poignante), dans son chapitre Où sont les avortées ? elle traite de la place de l'avortement dans les médias télévisés ou dans les livres. Elle livre les références francophones qui font office pour nombreuses d'entre nous de ressources pour comprendre que nous ne sommes pas seul·e·s, dans des moments où nous avons l'impression d'être la seule personne au monde à vivre cette douleur et ce soulagement intérieur en même temps. Voilà ce que Pauline écrit :


On semble nombreuses, donc à ressentir ce besoin d'une certaine « libération de la parole », une expression qui témoigne peut-être de la mouvance d'un siècle qui s'emploi à faire sauter des verrous. Cette similitude dans les approches m'a fait douter, pendant un temps, de la pertinence de mon récit. Le monde a-t-il vraiment besoin d'un énième témoignage sur l'avortement ?

Et puis elle décide que oui et elle a bien fait ! Il n'y aura jamais assez de récits pour un acte de femme, de mère, autant ignoré, bafoué, dramatisé, délaissé… et surtout pour un droit qui malgré les luttes reste fragile et non inaliénable.


Depuis que je me suis lancée dans l'accompagnement à l'interruption de grossesse, depuis que je me suis mise à en parler en famille, entre ami·e·s, à des hommes et à des femmes, c'est très très régulièrement qu'une personne proche de moi traverse cet événement de vie ! Et je suis heureuse d'avoir permis de libérer ne serait-ce qu'un tout petit peu la parole pour que ces personnes se sentent libres de m'en parler !


À nos mères, à nos grands-mères, pourquoi n'avoir rien dit ?


Alors oui, témoignez à l'écrit, à l'oral encore et encore !


Parler de l'avortement encore et encore, mais pour dire quoi ?


Témoignages mis à part, il semble encore très difficile de parler d'avortement. J'ai un jour rencontré une gynécologue d'un certain âge qui estimait que l'avortement n'était plus un sujet tabou. Il m'a fallu du temps, avant que mon esprit critique percute ce discours. Est-ce l'acte qui n'est plus tabou ou le discours, ou bien les deux ? N'est-il plus tabou, car inscrit dans la loi ?


J'ai été amené à beaucoup lire ou écouter beaucoup de podcast sur ce sujet, et une chose ressort régulièrement, que ce soit dans le recueil chronologique, J'ai avorté, et Je vais bien, Merci !, que ce soit les mots de Claudine Monteil (signataire du manifeste 343), ou encore d'après l'analyse de l'historienne et conférencière Mathilde Larrère :


les féministes qui nous ont précédés, celles de la génération de nos grands-mères, étaient persuadés que notre génération serait à l'abri et que nous allions profiter des fruits de leur combat sans durée limitée.


Pénélope Bagieu, partage dans un podcast le témoignage de sa mère qui lui confie que l'erreur des féministes de leur génération, c'était de s'être tellement battu qu'elles pensaient inutile d'inculquer la vigilance et l'envie de se battre pour ses droits à la génération suivante. Pour cette génération, il était impensable que leurs filles aient besoin de faire des manifestations pour le droit à l'avortement ou pour d'autres droits…



Alors non, je ne crois pas que l'avortement ne soit plus tabou, je ne crois pas que la parole se soit réellement libérée. Hormis à travers des chiffres, des lois, des discours aléatoires d'autorisation et d'interdiction à disposer de son corps, ou bien de débats stériles et immoraux du pour ou du contre à des heures de grandes audiences (comme TMPM, une des émissions TV qui donne le plus la parole à une extrême droite régressive et sexiste alors même que le délit d'entrave à l'IVG est illégal en France), comment parle-t-on d'interruption de grossesse provoquée ?


Pourquoi l'avortement n'est jamais un sujet abordé par le prisme

de l'évolution, de l'amélioration, de l'innovation ?


Ce sujet, telle la cinquième roue du carrosse, tel un pied de table bancale, tel de la poussière oubliée sous un lit, ne fait pas l'objet de beaucoup de recherches anthropologique, historique, sociétale. Par exemple :

  • Pourquoi ne pas faire des recherches sur l'impact de la désinformation sur le moment de l'expulsion lors d'une IVG médicamenteuse ?

  • Pourquoi ne pas questionner la pertinence de l'entretien psycho-social : y a-t-il beaucoup de femmes s'y rendent ? Si non, pourquoi ? Si oui, que permet-il ?

  • Pourquoi l'interruption de grossesse est-elle la grande oubliée lors des études de médecine ou de sage-femme ?

  • Que se passe-t-il hormonalement dans le corps lors d'une IVG ?

  • Pourquoi l'avortement est-il un acte politisé pour devenir un instrument nataliste depuis des décénies ?

Et si dans le milieu scientifique l'avortement est oublié pourquoi l'est-il également dans le milieu de rempouvoirement des femmes est-il encore si silencieux et discret ? Depuis le début de Tisseuse de Soi, je ne compte plus les fois où on ne m'a pas ouvert la porte, où on ne m'a pas donné la parole, où on m'a dit « pas maintenant plus tard » ... Je peine tant à chercher des informations dans les livres sur la santé des femmes !


L'avortement touche à la sexualité, à l'inégalité homme-femme, aux croyances et conviction en tous genre. Il est un droit fragile accordé de bonnes grâces mais uniquement dans un cadre défini et aseptisé qui ne laisse aucune place aux savoirs de soin et de santé qui ne seraient pas que purement mécanique. Que se passera-t-il le jour où l'avortement sera interdit dans notre pays (car il est nécéssaire de se préparer à cet possibilité) et les savoirs des faiseuses d'anges, des rebouteuses et des sages-femmes oubliés ? Les femmes devront-elles de nouveau manquer de mourir ou de se soumettre aux aléas politiques nataliste ? A l'heure où la grossesse, la maternité, l'allaitement fait l'objet d'une réappropriation légitime visant le bien-être global et la démécanisation de cette dimension naturelle de la vie des femmes. Quid des interruptions de grossesses qu'elles soient spontanées ou provoquées ?





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